Guerres en Europe : premiers éléments de bilan et de perspectives du conflit russo-ukrainien (1ère partie)

Scandre HACHEM

Fin observateur de l’actualité nationale et internationale tout en gardant ses idéaux de jeunesse, Scandre HACHEM fut Directeur de bibliothèques en France. Ses activités politiques au sein de différentes organisations lui ont donné une expérience qui en fait pâlir plus d’un. Resté éloigné du pays pendant 40 ans, il retrouve sa terre natale après sa retraite en 2014.

Pour entrer dans le vif du sujet, la guerre en Ukraine s’est révélée immédiatement pain béni pour les États-Unis d’Amérique. Par delà le devenir de l’Ukraine qui, pour le moment, n’est qu’un instrument, de la chair à canon et sous possession majeure des États-Unis avec un endettement tellement massif qu’elle en sera définitivement prisonnière sur de très nombreuses générations. Relevons que le peuple ukrainien est déjà, bien avant la guerre en cours, largement dépossédé de ses richesses non seulement par ses oligarques mais aussi par les multinationales états-uniennes (40% de ses terres arables appartiennent à ces dernières pour citer un exemple).
Le peuple russe qui vit ce conflit comme une guerre fratricide et un déchirement du monde slave, voit ses enfants mourir ou handicapés par blessure, ses libertés encore restreintes, une partie significative de ses élites partie sous d’autres cieux, une économie qui devra se réorganiser et se réorienter non sans mal et sans secousses, même si elle est bien plus modérément atteinte qu’attendu, du moins pour le moment.

L’Union européenne en est la troisième victime, particulièrement mal en point, et c’est un euphémisme de le dire, le pire étant encore à venir. Après une économie fortement grippée par le Covid 19 mais qui semblait reprendre un envol incertain et fragile, les sanctions qu’elle a délibérément prises, sur instruction américaine et/ou de son propre chef, afin de briser l’économie russe, ces sanctions donc se sont révélées comme des armes de déstabilisation massive contre sa propre économie. Si l’on admet que l’énergie est à la base de toute activité humaine, son inadéquation en termes de quantité comme de coûts par rapport à ses besoins de fonctionnement de son économie est telle que le travail produit par les pays européens va plus ou moins fortement chuter, sa rentabilité aussi. L’inflation déjà à l’oeuvre bien avant la guerre prend des dimensions explosives suite à la hausse des prix du gaz, du pétrole et du transport maritime, grevant fortement le pouvoir d’achat de ses populations, en particulier celles dont le revenu est égal ou inférieur au revenu médian, voire légèrement supérieur à celui-ci.
Par ailleurs, cela fait des décennies que les États-Unis pompent les fleurons technologiques des pays européens à coups de dollars gratuits et en quantités illimitées, et lorsque cela ne suffisait pas, à coups de lois extraterritoriales et de chantages sur les dirigeants des entreprises visées. Malgré cela, malgré ses dissensions internes et l’accueil lourd et heurté des nouveaux nouveaux membres, l’Union européenne réunie a réussi à développer une économie quantitativement quasi équivalente à celle des États-Unis, s’en autonomisant progressivement grâce à ses compétences et savoir faire, grâce aussi aux ressources de différents niveaux que lui ont permis les marchés russes et surtout chinois.
À ces pratiques délétères de leurs amis et alliés, s’ajoutaient les humiliations brutes au quotidien, à l’exemple de la rupture des accords sur le nucléaire avec l’Iran infligées par Trump et, pour couronner cette longue période d’avant la guerre en Ukraine, le retrait brutal d’Afghanistan opéré par Biden.

La volonté de s’autonomiser par certains États de la tutelle états-unienne commençait à s’exacerber alors dangereusement et ouvrait une dynamique qui risquait de devenir irréversible, avec cette dernière pièce qui n’attendait plus qu’à être mise en fonctionnement, à savoir Nord Stream 2, pour rompre l’édifice sur lequel repose sa suprématie si elle n’était pas enrayée très rapidement. On a assisté dès lors à la démultiplication des bombardements contre les populations russes du Dombass après des années d’un conflit larvé et particulièrement meurtrier, pour basculer finalement en une invasion par la Russie.
L’invasion de l’Ukraine, cadeau du Ciel ou résultat d’un piège savamment construit et opportunément conclu ?
Quelle que soit la réponse à cette question, il s’agit d’une étape fondamentale dans la stratégie affichée et mondialement proclamée des suprématistes « Pour un nouveau siècle américain ».

Les économies européennes fortement ébranlées voient aujourd’hui leur locomotive allemande quasiment sur les rotules, avec son industrie qui risque fort de subir des fractures multiples. Alors que le dollar retrouve son lustre et ses plus hauts, l’euro en deçà de ses plus bas, les économies européennes ne peuvent même pas s’appuyer sur cette distorsion qui, en d’autres circonstances, leur aurait été favorable pour prétendre à des prix concurrentiels en conséquence, l’avantage qu’une telle distorsion aurait pu leur procurer étant rendu caduc par un coût énergétique totalement déséquilibré en leur défaveur. Particulièrement dévoreuse de gaz dont elle se retrouve brutalement et fortement privée, elle fait face à la multiplication par dix de son coût récent et stable et par quatre le prix du gaz liquéfié par rapport au prix que son fournisseur américain propose à ses propres entreprises. Sans ignorer que l’Europe n’est pas en reste, elle qui a choisi d’aligner le prix de l’électricité à celui du gaz, l’Allemagne n’est plus concurrentielle ni par rapport à la Chine ni par rapport aux États-Unis. Si elle ne trouve pas un solution quasi miraculeuse (faut-il qu’elle en appelle à son tour à une intervention divine ?), la seule voie de salut pour son patronat sera de se délocaliser et de prendre la direction de son bourreau, le renforçant puissamment de son tissu industriel bourré de haute technologie, la Chine lui étant dorénavant interdite, chantage au sentiment de culpabilité d’avoir été nazie et vaincue lors de la seconde guerre mondiale, après avoir perdu la première, d’une part, d’avoir osé s’entendre avec la Russie pour se fournir en gaz très bon marché en lieu et place du gaz de schiste américain hautement nuisible au climat et à l’environnement, et particulièrement onéreux d’autre part. L’Allemagne, qui est déjà la première base militaire américaine à l’étranger, a si bien compris ce dilemme existentiel qu’elle a rapidement jeté par-dessus bord toute velléité
d’une industrie militaire européenne, parachevant ainsi sa mise sous parapluie militaire américain. Elle va, dans la foulée, amplifier son axe en direction des pays d’Europe orientale, tous sous parapluie exclusif américain et va-t-en-guerre forcenés contre la Russie. Est-on seulement sûr que nombre de pays européens, y compris ceux de l’Ouest, n’éprouvent pas une joie mauvaise face à ce chemin de Canossa auquel elle est astreinte ? Que de méfaits ne serait-on pas prêt d’accomplir pour faire pénitence et rentrer dans les bonnes grâces de son maître, celui-là même dont on s’apprêtait à s’émanciper si récemment et si « vaillamment » ?!

L’Union européenne est donc rentrée dans les rangs, au moins pour un certain nombre d’années, mais jusqu’à quand ? C’est donc poings et pieds liés qu’elle s’est offerte aux États-Unis. L’Europe à genoux, c’est l’industrie américaine qui est puissamment relancée, permettant à cet allié, concurrent et maître à la fois, de lever le pied sur les exigences de relocalisation imposées depuis Trump et amplifiées par Biden à ses propres industriels, avec l’autorisation, au cas par cas, accordée à certains de rester sur place et d’y renforcer leur emprise.

La mise en coupe réglée de l’Union européenne n’est pas seulement économique et financière, c’est aussi l’ambition d’une défense européenne qui vient de s’effondrer. Face à l’urgence créée par la guerre en Ukraine et face aux multiples pressions, par gourou et porte parole des États-Unis interposé, Zelenski pour ne pas le nommer, on confond, comme c’est généralement le cas dans ces conditions, vitesse et précipitation. Le fruit de près de deux décennies de réflexion, de maturation, de lentes avancées pour une défense européenne autonome, est brutalement jeté par-dessus bord au profit de l’OTAN, de l’armement américain et, pour bien enfoncer les clous, d’une nouvelle alliance de défense, avec l’Europe orientale et les pays baltes, sous direction américaine, qui vient de se constituer. De plus, le fait que, concernant l’OTAN, ni son secrétaire général ni le directeur d’une opération précise ne soient nécessairement américains n’y changent rien d’essentiel. La défense européenne sera dorénavant américaine, avec des armes américaines, sauf exceptions dérisoires, avec des stratégies, méthodes et écoles de guerre américaines.

Jusqu’aux valeurs proclamées par les pays de l’Europe de l’Ouest, valeurs fondées sur les droits de l’homme, la liberté et par-dessus tout la paix, grignotées toutes ces dernières années par des lois de plus en plus liberticides jusqu’à devenir méconnaissables, sont aujourd’hui en train de passer la main aux valeurs dites « illibérales », haineuses et va-t-en-guerre d’anciens pays d’Europe de l’Est et des pays baltes qui, aujourd’hui, ont le vent en poupe et l’appui ferme des États-Unis. Ce sont bien ces derniers qui assurent de fait le leadership de l’Union européenne mettant hors jeu les nations à l’origine de sa création. Il s’agit d’un véritable coup d’État institutionnel qui vient de s’y produire et ne dit pas son nom.
Oui, la suprématie américaine est de retour, le fait savoir avec hargne, superbe et suffisance. Jamais un pays n’a traité avec un tel mépris et une telle brutalité ses alliés et amis. Quant à l’Afrique, après avoir marché avec prudence et/ou mépris (cf Trump), histoire oblige, se permet de nouveau de tancer et menacer de sanctions (votées par le Congrès s’il vous plaît !) les pays de ce continent qui oseraient coopérer avec la Russie au-delà de ce qu’ils lui auront permis. Nous assistons à une mise sous tutelle qui ne dit pas son nom là aussi. Et cette fois, pas par négriers et esclaves enfermés dans des cales, mais avec le tapis rouge de « leaders » de toutes sortes promus sous différents labels, qui seront baignés et chouchoutés d’aisances matérielles, de richesses et valeurs américaines, et qui serviront de soft power et d’interfaces pour leur conquête de l’Afrique.

Quant à l’étendard déployé par les États-Unis pour les besoins actuels de leur cause, et admis théoriquement par tous les pays du monde, à savoir le respect de l’intégrité territoriale des pays constitués, rappelons quand-même qu’il a toujours été à géométrie variable, qu’il n’a jamais été respecté ni par l’Europe ni par les États-Unis. Ils ne sont en conséquence nullement habilités à s’en faire les champions. Pour ne prendre que des exemples récents, la Yougoslavie a été démantelée par les États-Unis avec l’approbation et la complicité active de l’Europe, le Soudan a été scindé en deux avec l’intervention active des États-Unis et d’Israël, l’annexion du Golan syrien par ce dernier et sa reconnaissance par les États-Unis avec la complicité silencieuse de l’Europe, les territoires palestiniens voués à la création d’un État ne sont plus que des bantoustans sous le regard d’une rare lâcheté de nos champions des droits de l’homme, l’annexion du Sahara occidental par le Maroc et reconnue par Trump sans qu’aucune mesure de rétorsion n’ait été jamais prise auparavant par les États-Unis ou l’Europe, le Mali soumis à la menace d’une partition de fait depuis l’intervention militaire française qui l’a officieusement instituée, le Kurdistan irakien qui se constitue, sous la protection américaine et israélienne, en embryon d’État, creuset d’une configuration qui, à terme, pourrait accueillir des parties respectives des Kurdistan de Syrie, Turquie et Iran, une nouvelle balkanisation faisant même partie du projet américain d’un « Nouveau Proche-Orient ». Quant à la Russie, Il est depuis plusieurs décennies dans l’objectif des suprématistes états-uniens de la démanteler. Toute l’histoire de l’Europe, suivie par la suite de ses cousins américains, dans son déploiement vers le reste du monde, s’est systématiquement accompagnée de la balkanisation de celui-ci en fonction de leurs intérêts.

Grâce à une expérience millénaire, ils en maîtrisent parfaitement tous les mécanismes techniques, militaires, politiques et idéologiques pour le justifier et le réaliser, y entraîner l’adhésion de leurs populations, y compris celle de leurs victimes et du reste du monde. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les États-Unis avaient déjà recensé et cartographié la quasi-totalité des sources potentielles de conflits ethniques, religieux, politiques, culturels, géologiques, économiques dans le monde.

Ce n’était pas juste par curiosité intellectuelle ou le plaisir d’apprendre. Ils savaient parfaitement à quoi cela devait servir. Depuis lors, ils n’ont cessé et ne cessent encore d’en user et d’en abuser, soufflant sur les braises, impulsant directement ou par proxys, dans telle ou telle zone, des guerres en fonction de leurs besoins, et pour leur plus grand profit.

Le 28/10/202

Scandre HACHEM
scandre1@hotmail.com

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